La machine du mois : la Jaguar

atari-jaguar

En accord avec le thème du mois, nous avons choisi une machine avec un nom d’animal. Hélas, malgré la classe du félin, elle fut surtout une console mal-aimée : la Jaguar d’Atari.

Un peu d’histoire

Atari a été fondé en 1972 par Nolan Bushnell, inventeur de la première machine d’arcade. Au début des années 80, la firme connait un succès monstrueux et devient une entreprise tellement célèbre que son logo apparut dans le film Blade Runner (Ridley Scott, 1982).
En 1983, c’est le crash du jeu vidéo. Atari perdait 1 million de dollars par jour ! Après 500 millions de pertes, Warner revendit Atari à Jack Tramiel, le fondateur de Commodore, qu’il venait de quitter avec fracas. Entouré de ses fils et d’une poignée d’ingénieurs, Tramiel redressa Atari en lançant, en 1985, sa nouvelle gamme d’ordinateurs 8bits et surtout l’Atari ST.

Mais la fin des années 80 fut plus difficile : la Lynx, première console portable à écran couleur sortie en 1989, se vendait mal. Pour booster les ventes de ST aux USA (où les ventes sont très moyennes), Atari rachèta la chaine de magasins Federated Group, ce qui s’avéra être un désastre financier.
Les ventes du ST s’essoufflaient, et son successeur, l’Atari TT, fut présenté de salons professionnels en salons professionnels pendant 2 ans avant de sortir finalement en 1990… et ne se vendit pas (car les jeux du ST ne fonctionnaient pas dessus !).
Atari décida de revenir à ses amours de jeunesse : les consoles de jeu. Dès 1989, Atari travailla sur la console Panther, censée concurrencer la Megadrive, mais le projet fut abandonné au profit d’une console présentée comme un monstre de puissance : la Jaguar.

Nous sommes en 1993, le Falcon 030 est un fiasco. Il faut impérativement un succès pour relancer la firme.

Première erreur : un marketing menteur

Les consoles de troisième génération (NES et Master System) avaient des processeurs 8bits. Celles de la quatrième (Super NES et Megadrive) avaient des processeurs 16 bits. La 3DO annonçait 32 bits. Atari allait plus loin avec… 64 bits ! La Jaguar sort en novembre 1993, et Atari claironne partout qu’ils vont éclater Sega et Nintendo.

Atari écrase Sonic et Mario

Atari va bouffer Sonic et Mario

En réalité, c’est une vaste escroquerie. La Jaguar est composée de 5 processeurs :

  • 3 processeurs graphiques formant l’ensemble « Tom » : un GPU 32 bits, 2 processeurs 64 bits en charge de diverses opérations (scrolling, effets 3D comme le lissage de Gouraud)
  • « Jerry » est un processeur 32bits en charge du son et du joystick.
  • Et un bon vieux Motorola 68000 (16bits donc), le cœur de Mac, Atari ST, Amiga et Megadrive

Cette console est donc une 16/32/64 bits… Et la puissance annoncée ne sera pas vraiment mise en valeur par les jeux.

Deuxième erreur : une ludothèque famélique

A sa sortie, la Jaguar ne dispose que de 3 jeux : Cybermorph, Raiden et Dino Dudes. Il s’agit en fait de titres Panther portés sur Jaguar. Les photos ne font pas rêver et on ne voit pas bien en quoi la machine est une bête de course.

Cybermorph

Cybermorph

Raiden

Raiden

Dino Dudes

Dino Dudes

Au mois de juin 1994 sort le premier hit potentiel : Tempest 2000, réalisé par le développeur culte Jeff Minter. Les graphismes sont dépouillés et rétro, mais le plaisir de jeu est immense…

Le cultissimme Tempest 2000

Le cultissime Tempest 2000

C’est bien, mais ce titre n’est que le cinquième jeu disponible, six mois après Noël ! Le chiffre montera péniblement à 20 dans l’année qui suit. Et en plus, ils sont loin d’être extraordinaires, ou ne sont pas exclusifs.
Difficile d’attirer les clients avec si peu de titres, surtout quand arrive du Japon le rouleau-compresseur PlayStation !

Troisième erreur : des choix bien mauvais

Il y en a tellement qu’on ne sait pas par où commencer.

  • La console utilise des cartouches mais le port cartouche n’a pas de trappe de protection ! Autrement dit, rien ne protège le connecteur de la poussière…
  • La manette est un chef d’œuvre d’anti-ergonomie. Un pavé numérique, pourquoi pas, mais quand on pose les mains sur la croix et les boutons, c’est carrément insupportable !

Atari_jaguar_controller

  • Avant la sortie de la console, les pré-commandes ont tellement afflué qu’Atari n’a pas pu suivre la demande.
  • Le nom de la firme faisait toujours rêver, mais les acheteurs patients voyaient bien que le catalogue de jeu restait faible.

Fin 1994, Atari signe un contrat avec Sega, qui ne se concrétisa par vraiment. L’année 95 se présenta mieux : une extension CD-ROM est annoncée, les contrats avec les méga-distributeurs Toys’R Us et Walmart sont signés, Myst (LE succès du moment) arrive… La fin d’année se présente bien mais le patron, Sam Tramiel, fait un infarctus. Son père, l’indéboulonnable Jack, reprend les rênes et applique la pire des stratégies: le repli. Alors qu’Atari aurait dû jeter toutes ses forces dans la bataille pour concurrencer la Saturn et la Playstation, Jack sabre dans les effectifs, ferme les bureaux de R&D et surtout, il supprime pratiquement totalement le budget publicité… A trois mois de Noël !
Finalement, Atari arrêta le Jeu Vidéo, fusionna avec le constructeur de disque dur JT Storage, qui revendra la marque à Hasbro Interactive en 1998. Cette dernière sera rachetée en janvier par Infogrames.

Quatrième erreur : pour vendre une console, il faut des jeux. Et pour faire des jeux, il faut des codeurs qu’on bichonne (un peu)

L’architecture de la Jaguar est d’une complexité pharaonique : on trouve un subtil cocktail de microprocesseurs différents, issus de constructeurs différents et aux architectures internes très éloignées. Tirer le meilleur de cette machine demande des programmeurs talentueux qui doivent se spécialiser dans une technologie particulière, plus d’autres programmeurs qui doivent faire communiquer tout cela… Il fallait du temps et de grosses équipes, alors qu’à l’époque on comptait au plus 2 ou 3 programmeurs par jeu.
Et si on se mettait à la place des éditeurs ? Vous avez une console avec deux CPU : un 68000 archi-connu et maitrisé et un micro-processeur puissant mais inconnu. Qu’est-ce que vous faites ? Vous demandez aux développeurs de bosser au plus vite avec la technologie la plus connue… et vous passez à côté de la puissance de la bête !

Lorsqu’en septembre 1995 sort l’extension Jaguar CD, on a affaire à un classique lecteur double vitesse. Sur les CD-ROM classiques, la capacité est de 680 Mo, les fichiers sont organisés en répertoires (comme sur un disque dur), et il existe des mécanismes qui permettent de gérer les erreurs de lecture (comme des impuretés ou poussières).
Bien sûr, Atari fera différemment des autres. Il n’y a pas de système de gestion des erreurs (c’est au développeur de se débrouiller), pas de catalogue de fichiers, mais une capacité de 790 Mo. Bonne idée, mais le programmeur, au lieu de dire « ouvre le fichier image.bmp dans le dossier images/characters » devait dire « ouvre le fichier situé à 1h 7 minutes et 32 secondes, sa taille est 3 secondes » ! C’est à s’arracher les cheveux…
Et ce n’est pas tout, pour faire un jeu Jaguar CD, il fallait une Jaguar customisée, un Falcon (pour émuler le CD), un Macintosh (pour l’encodage vidéo) et un PC ! Pourquoi faire simple quand on peut faire inextricable ?

jaguar-CD

Et les jeux ?

Hélas, il y eu peu de bons jeux sur Jaguar : Wolfenstein 3D, Doom, Alien VS Predator, Tempest 2000 ou Rayman, qui montre que la console avait un bon potentiel pour les jeux 2D.

Alien VS Predator sur Jaguar, la meilleur version existante !

Alien VS Predator sur Jaguar, la meilleur version existante !

Doom

Doom

Rayman

Rayman

Triste fin ?

La Jaguar s’est vendue à 250 000 exemplaires, ce qui est bien peu pour expliquer l’engouement qu’elle suscite encore. Les consoles déchues de l’époque (comme la 3DO) n’ont pas une communauté aussi active… Est-ce une nostalgie liée à la marque Atari ?
En fait, une raison simple vient du fait qu’à la fin des années 90, Hasbro a libéré les droits sur la console, ce qui signifie que n’importe qui peut sortir un jeu Jaguar sans acheter une licence ou payer de royalties. Par conséquent, 24 jeux sont sortis depuis 2000, soit presque un quart de la ludothèque !

Acquérir une Jaguar

Avec une durée de vie très courte (moins de 3 ans) et 250 000 exemplaires vendus, la Jaguar est une console relativement rare. Les prix démarrent à 200 € et montent jusqu’à 500 €.  Si vous désirez également acquérir une extension Jaguar CD, comptez environ 200 € de plus.

A savoir

  • Les jeux Jaguar ne sont pas zonés, ce qui permet d’utiliser indifféremment des jeux américains ou européens.
  • Les CD de la Jaguar utilisent un format exotique qui, selon Atari, empêchaient de faire des copies. Bizarrement, les graveurs modernes acceptent ce format sans rechigner… (NDSetzer : le comité d’éthique de Gamebox vous rappelle que pirater, c’est paaaas bien !)

Conclusion

Je dirais que la Jaguar est une console qui avait du potentiel, mais qu’il fut ruiné par un management incohérent et des erreurs stratégiques dignes des plus incompétents. Une triste histoire…


Mots-clés: , ,

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *